Notre existence dépend de notre capacité à vivre ensemble
Donna HarawayCe qui est entre la pomme et l’assiette se peint aussi.
Georges BraqueEn ne prenant pas parti, nous aurons pris parti pour
l’ordre établi et la pensée inertielle.
Aurélien Barrau
Note d’intention
Le forum est le temps fort de rencontre et de débat où la Coordination Nationale des Lieux Intermédiaires et Indépendants, la CNLII, se rassemble. La présente édition aura lieu à Lille et sa commune associée Hellemmes, du 3 au 5 avril 2026. Elle sera co-organisée par Métalu A Chahuter et Autresparts. Elle associera dans son élaboration différents lieux du quartier d’Hellemmes Fives, ainsi que les lieux, réseaux de lieux et réseaux professionnels signataires de la charte d’engagement de la Coordination Nationale des Lieux Intermédiaires et Indépendants (CNLII, cf cnlii.org).
Évènement ouvert au public, il accueille des espaces et des projets culturels et artistiques venus de toute la France, des structures indépendantes, coopératives et associatives issues d’initiatives citoyennes, mais aussi des chercheur.euse.s, des élu.e.s, des militant.e.s… Il constitue ainsi un espace de rencontre, de débat et de coopération à la croisée de la culture, de l’économie solidaire, des communs, des tiers-lieux et du mouvement associatif.
Dans le moment troublé qui est le nôtre, ce sera l’occasion de contribuer à l’alliance large et nécessaire par laquelle donner place aux forces vives de nos concitoyen.ne.s, pour une politique du vivant qui s’inscrive dans la durée – une politique pour et par les habitant.e.s, qui défende la vie des lieux, des corps et des esprits, trois points par lesquelles nous espérons faire valoir non seulement de nouvelles politiques culturelles, mais encore un changement de culture politique.
Des lieux, pour quoi faire ?
C’est sur cette interrogation que s’ouvrira le 5è forum. En effet, dans le moment tiers-lieux, on a vu se multiplier de nouveaux lieux, sans qu’on comprenne précisément ce qu’ils étaient et surtout quelles finalités poursuivaient les politiques publiques qui les soutenaient. Mais cette question mérite également d’être adressée aux politiques culturelles, tant on a vu ces derniers mois être remis en cause des principes que l’on croyait acquis, dans le soutien à la culture, à ces actrices, à ces acteurs. Elle mérite enfin de nous être adressée à nous-même, nous qui sommes si pris par ce que nous faisons que nous en oublions parfois pour quoi nous le faisons.
Dans ce moment de bascule où le durcissement des conflits écologiques, sociaux et politiques qui traversent notre monde met en cause les condtions d’habitabilité de notre planète, une question est sur toutes les lèvres : « comment en sommes-nous arrivés là ? » Nous voudrions la tourner autrement : « à quoi œuvrons-nous ? Quel sillon creuse nos pratiques ? »
Vingt ans en arrière, nous avons voulu prouver, en ouvrant des espaces d’expérimentation, qu’un autre monde était possible. C’est chose faite. Nous savons désormais que ce monde est non seulement possible, mais qu’il est déjà-là. Dans l’effort de le montrer, nos expériences nous ont conduit à faire preuve d’imagination. Nous avons ainsi découvert que le travail de l’imagination a sa part dans l’écriture du réel.
Lors du 4è forum, intitulé Imaginaires Mutants, qui s’est tenu au 37è Parallèle, à Tours, en 2022, nous avons montré la manière dont nos lieux mettent au travail les imaginaires, dans des formes concrètes, des agencements matériels qui en accompagnent les mutations. Cette approche avait permis de réinscrire le moment Tiers-lieux dans une histoire sociale des pratiques d’occupation d’espace, ouvrant la question de leur lien à l’histoire de l’art et à la transformation des pratiques culturelles.
A cette question poétique du partage entre fiction et réel répond, sur le plan politique, un enjeu écologique de redirection du travail artistique et culturel. Or cet enjeu regarde du côté des fins plutôt que du côté des moyens – l’urgence n’est pas à moins chauffer les théâtres mais à poétiser le monde en commun. Mais si l’on veut comprendre comment opère ce travail de l’imaginaire, dans des lieux, dans des corps, dans un rapport entre des corps et des espaces, alors il faut se pencher sur un aspect propre à ces pratiques : leur rapport à l’usage, la manière dont l’usage vient transformer les espaces où elles se déploient.
C’est pourquoi, au-delà de la dimension de l’expérimentation, il importe de poser la question de ce que nos pratiques creusent à l’usage, dans la durée, dans la longueur – dans leurs extensions, et non de manière intensive. De ce qui dure et s’étend. Que poursuivre ? Comment continuer ? Au-delà de la question des lieux, comment faire milieu ? Une question qui porte un double aspect, attendu la nature de nos espaces-projets : un aspect politique et un aspect esthétique. Il importe donc de poser la question sous ce double aspect : pour déterminer une politique des espaces intermédiaires, il nous faut comprendre en quoi consiste une esthétique des usages.
Questions d’esthétique
Paul B. Preciado, Extinction rebellion, Divine, la ZAD Notre-Dame des Landes et Donna Harraway ont un point commun. Iels refusent l’idée de Nature, et ce qu’elle implique comme politique du séparé. Mais le séparé de nature, de quoi est-il séparé sinon des choses de culture ? Alors, la conséquence du cours de pensées et d’actions récentes qui arrache et emporte ces essences de nature – le féminin, le sauvage, l’animal – comme de vieux arbres dans son eau trouble, c’est qu’à son tour il emporte avec lui l’idée de Culture.
Une conséquence du travail théorique et de l’action militante du nouveau féminisme, d’une part, du mouvement écologiste et du renouveau de l’anthropologie politique, de l’autre, c’est qu’il faille avec l’idée de Nature liquider aussi son pendant dans l’idée de Culture.
Le problème de l’art se repose alors à nouveau frais. Mais est-ce bien la réponse à la question « pour quoi faire ? ». Ces lieux, est-ce bien « pour faire de l’art ? »
Peut-être, peut-être pas. On pourrait répondre : sous certaines conditions. A la condition, par exemple, de disperser un peu le sujet artiste – l’Auteur, dans son apparat symbolique. D’humilier toutes les grandeurs qui sont habituellement associées à l’idée de l’art : œuvre, histoire, musée, grand-messe, gros événement… Contre toute forme d’artification, mais aussi contre toute forme d’industrialisation du culturel – grand-messe, gros événement, best-seller, blockbuster, popstar… toute forme d’inflation du culturel comme survaleur. Pour un art modeste, en somme, comme nous l’a soufflé longtemps l’Art de Vivre, depuis le quartier de la Belle de mai et le comptoir de la Victorine, à Marseille. A faible rendement. Pour un art qu’on ferait à la manière dont les Achuar jardinent la forêt amazonienne – non sans grandeur, mais de manière commune. Enfin, peut-être plus que l’art, ce qu’il s’agit de sauver, ici, c’est l’espace qui se tient entre les êtres.
Ce serait ça, alors, une poétique des espaces intermédiaires : l’invention a minima de cet espèce d’espaces qui rendent possible la co-existence des temps et des espaces séparés dans lesquels se déploie le contemporain.
Présentation complète, la CNLII, les forums, l’acte…
Presentation complete 5e forum MEP 3
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